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vendredi 9 octobre 2009

Un roman russe - Emmanuel Carrère


Alors que la rentrée littéraire a démarré il y a peu, qu'il y aurait pléthore de livres "à la mode", je choisis délibérément de vous parler d'un récit publié en 2007. Parce que cette autobiographie est atemporelle, que plusieurs semaines après l'avoir fermée, elle me poursuit encore.

L'intelligence des mots choisis, m'a bercée d'emblée. Contrairement à son titre "Un roman russe", il s'agit d'une partie de la vie de l'auteur. Il mélange trois histoires, qui, sans que l'auteur ne soit intrinsèquement conscient au moment des faits, finiront par s'emboîter. Il raconte sans détour, son aventure amoureuse avec Sophie. On découvre tour à tour, un être pédant, prétentieux, méprisable, hautain, torturé, trompé, trahi, malheureux. Dans le même temps, suite à un fait divers il se rend en Russie. Il y résidera à plusieurs reprises et tournera un documentaire. Ses séjours à Kotelnitch sont d'une beauté sublime malgré la solitude abyssale de ses habitants. Les descriptions font défiler les paysages, l'ambiance de ce lieu où personne ne voudrait y vivre, les rares relations qu'il aura dansent encore dans ma tête. Emmanuel Carrère est excessif dans son malheur et toute la tristesse contenue dans cette ville est palpable. La Russie fait surgir le passé de sa mère, Hélène Carrère d'Encausse, secrétaire perpétuel de l'Académie Française. Le père de celle-ci, un homme brillant devenu immigré en France, est arrêté en 1944. Il n'y aura jamais de sépulcre où verser les larmes du deuil. Ce n'est pas un véritable secret de famille, plutôt un refus de sa mère d'en parler. Ne pas dire pour un écrivain est imaginer. Sa mère lui intimera : "Emmanuel, je sais que tu as l'intention d'écrire sur ta famille en Russie. Mais je te demande une chose, c'est de ne pas toucher à mon père. Pas avant ma mort." Il transgresse l'interdit. Pourquoi Carrère désobéit, joue au mauvais fils, fait souffrir la femme qu'il aime ? On lit entre les lignes, on découvre un romancier qui souffre et qui ne sera jamais un écrivain du bonheur. A-t-il besoin de cette matière pour écrire, ou écrit-il pour survivre...

Au milieu du livre, il réécrit une nouvelle qu'il avait publiée dans Le Monde. De la provocation érotico-pornographique qui m'a mise en colère. Carrère, orgueilleux voulait surprendre sa compagne en lui dictant pas à pas, une montée du plaisir qui finirait par une séance d'onanisme dans les toilettes. Sa compagne aurait du prendre un train à 14 H 15, le Monde sous le bras. Il découvrira qu'il n'est pas tout-puissant. La destinataire de cette nouvelle ne la lira jamais. Dans le même temps, en la glissant dans le livre, il prend le lecteur en otage, le forçant à lire un genre qui n'est pas celui qu'on attend. Je découvrirai plus tard, tout ce qui se jouait pour Carrère et sa compagne. Mais elle m'a passablement énervée et je pense qu'avec son talent, il aurait pu faire aussi bien en suggérant, sans cette sexualité crue et solitaire que je n'affectionne pas dans la littérature.

Le livre prend alors une autre dimension. La Russie, sa rupture, sa non-humilité à vouloir délivrer sa mère, sa famille entière qu'il croit souffrante à cause d'un disparu, le tout enchevêtré est d'une force puissante. On découvre une autre facette de l'auteur qui terminera "Un roman russe" par une lettre émouvante à sa mère.

Carrère s'est dévoilé, sans complaisance. La vie ou une partie de sa vie avec des mots. Bien moins domptables qu'un animal sauvage. Je n'ose imaginer le séisme engendré par un livre aussi impudique. Sa mère ne dira jamais publiquement ce qu'elle a ressenti à sa publication. Je reste convaincue que par son imagination fertile d'écrivain, Carrère mélange la réalité, la vérité, s'approprie les souffrances de l'autre pour les faire siennes. Il n'empêche qu'Emmanuel Carrère réussi à nous faire éprouver des sensations fortes. Si lire c'est vivre des émotions, écrire c'est les panser un peu.

Emmanuel Carrère, écrivain, scénariste et réalisateur français est né le 9 décembre 1957 à Paris. Il débute comme critique de cinéma pour Positif et Télérama. En 1982, il publiera son premier livre, "Werner Herzog". En 1983, son premier roman est édité chez Flammarion. "Bravoure" sort un an plus tard chez P.O.L qui depuis édite tous ses livres. Son roman "la Classe des neiges" lui vaut une adaptation au cinéma par Claude Miller. S'ensuivent "L'adversaire", de Nicole Garia, film adapté du roman éponyme, "La moustache" qu'il réalise et co-scénarise, avec, dans les rôles principaux, Vincent Lindon et Emmanuel Devos. Son dernier livre "D'autre vies que la mienne", sorti en mars 2009 a reçu le prix Jean Bernard 2009 ainsi que le prix des lecteurs de l'Express.